C’est à l’adolescence, en lisant la série « Percy Jackson et les Héros de l’Olympe », que j’ai découvert pour la première fois l’univers des machines antiques. Je me demandais à quoi pouvait bien ressembler la sphère d’Archimède, si j’avais pu en voir un exemplaire. Et c’est là que s’arrêtaient mes connaissances en matière de technologie antique. J’ai obtenu mon diplôme en informatique, mais je n’avais jamais entendu parler de cet engin qui reposait au fond de la Méditerranée. Le mécanisme d’Anticythère était un mystère trop fascinant pour être ignoré, avec plus d’engrenages qu’on ne peut en compter ! Les chercheurs ont réussi à reconstituer un modèle fonctionnel à partir des 82 fragments et à déterminer à quoi servait cette machine. C’est bien plus impressionnant que ce que les gens imagineraient d’un engin de la Grèce antique.
1. Un cargo coule au large d'Anticythère, emportant son secret dans la tombe
Un navire marchand transportant des statues en bronze, des bols en verre et des amphores a coulé près de l’île d’Anticythère entre 70 et 60 av. J.-C. Les pièces d’argent qui faisaient partie de la cargaison ont été frappées entre 76 et 67 av. J.-C., ce qui nous permet de déterminer approximativement la date du naufrage.
2. Des plongeurs à la recherche d’éponges échappent à une tempête et tombent par hasard sur une épave
Une histoire de découverte historique que même Hollywood n’aurait pas pu inventer : en 1900, une équipe de plongeurs-épongeurs, ces travailleurs qui récoltent des éponges de bain dans l’océan, a trouvé refuge près de la minuscule île d’Anticythère pour échapper à une violente tempête. Lorsque le temps s’est éclairci, ils ont repris leur travail, mais ont découvert sous les vagues quelque chose de bien différent : une épave regorgeant de trésors antiques.
3. La marine grecque intervient pour empêcher les pilleurs de s'approcher de l'épave
Pour protéger le site des pilleurs, le gouvernement grec y a envoyé une canonnière de la marine afin de le surveiller, et des plongeurs ont récupéré de magnifiques objets en bronze, des objets en verre, des bijoux et des éléments de mobilier jusqu’au début de l’année 1901, dans le cadre de ce qui fut le tout premier grand projet d’archéologie sous-marine jamais mené. L’ironie de l’affaire ? Les découvertes les plus spectaculaires étaient les statues en bronze que tout le monde admirait, tandis que le véritable trésor ressemblait à un morceau de métal vert, corrodé et sans intérêt apparent.
4. Une masse verte crasseuse est remontée à la surface et, pour ainsi dire, ignorée
Pendant un certain temps, ce morceau vert et rouillé, extrait de l’épave, est resté dans l’indifférence générale dans un débarras du Musée national d’archéologie d’Athènes. Cet objet avait été repêché au fond de l’eau presque exclusivement en raison de sa teinte verdâtre, qui, pour un plongeur, laisse présager la présence de bronze.
5. Valerios Stais remarque enfin les engrenages qui dépassent de la partie corrodée
Le morceau vert corrodé provenant de l’épave fut fendu en deux, et quelques mois plus tard, Valerios Stais remarqua, sous la couche de corrosion, des rouages de la taille d’une pièce de monnaie et des lettres grecques. Il fit cette découverte le 17 mai 1902, et la nouvelle de cette incroyable découverte archéologique se répandit rapidement.
6. Personne ne parvient à se mettre d'accord sur ce qu'est réellement cette chose
Pendant des années après la découverte de Stais, les chercheurs sont restés divisés quant à la fonction de cet objet. Certains supposaient qu’il s’agissait d’un astrolabe, tandis que d’autres pensaient qu’il s’agissait d’un instrument de navigation. Hélas, aucune de ces hypothèses ne s’est avérée exacte.
7. Albert Rehm décrypte les inscriptions et formule des hypothèses bien en avance sur son temps
Vers 1905, le philologue allemand Albert Rehm comprit que les inscriptions faisaient référence aux levers et couchers d’étoiles, ainsi qu’à des cycles lunaires de 19 et 76 ans, et à des cycles d’éclipses de 223 mois. Rehm émit l’hypothèse, sans preuves suffisantes, que le mécanisme utilisait un ensemble d’anneaux concentriques pour représenter les cinq planètes connues à l’aide d’un système d’engrenages épicycloïdaux. Des décennies plus tard, il s’avéra que cette hypothèse était en grande partie correcte.
8. Derek De Solla Price consacre deux décennies de sa vie à ce casse-tête
Compter le nombre de dents de chacun des engrenages corrodés n’était pas une mince affaire, cela nécessitait une sorte de « comptabilité médico-légale ». Price, physicien britannique, a publié en 1974 le fruit de ses vingt années d’étude du mécanisme dans son article intitulé Gears from the Greeks. À l’aide de radiographies réalisées par Charalambos et Emily Karakalos, Price et son équipe ont repéré 30 engrenages encore intacts répartis sur quatre fragments distincts du mécanisme, bien que la plupart d’entre eux fussent incomplets et endommagés.
9. Les radiographies de Price prouvent que la machine calcule bel et bien un cycle lunaire de 19 ans
Le physicien Derek de Solla Price a fait une découverte incroyable : grâce aux rayons X, il s’est rendu compte que le mécanisme était conçu pour calculer le cycle lunaire de 19 ans que le philologue Albert Rehm avait mentionné dans l’inscription, prouvant ainsi qu’il s’agissait d’une calculatrice pleinement fonctionnelle, et non d’un simple objet d’exposition. Le fonctionnement exact de ce mécanisme planétaire est toutefois resté un mystère, même après la mort de Price en 1983.
10. Michael Wright « hérite » du puzzle après le décès de Price en 1983
Après le décès de Price, Michael Wright, conservateur chargé de l’ingénierie mécanique au Musée des sciences de Londres, s’est lancé le défi de déchiffrer le mécanisme. Wright a alors procédé à une radiographie des roulements et des autres éléments fixés à la roue motrice principale à quatre rayons et en a déduit que celle-ci abritait autrefois un système complet d’engrenages épicycloïdaux. La grande expérience de Wright en matière de mécanismes à engrenages s’est avérée être un véritable coup de chance.
11. Wright fabrique bel et bien une version fonctionnelle en laiton des engrenages planétaires
S’appuyant sur son expertise en matière d’instruments historiques à engrenages, Wright a réalisé un modèle fonctionnel en laiton d’une grande complexité représentant un planétarium — publié en 2002 — capable de suivre la date, le Soleil, la Lune et cinq planètes. Il y a intégré des mécanismes à goupilles et à fentes permettant de reproduire le mouvement rétrograde apparent des planètes dans le ciel.
12. Un appareil de radiographie de huit tonnes est transporté dans le sous-sol d'un musée
Je sais, je sais, tout cela ressemble à un véritable miracle logistique ! En 2005, une équipe de chercheurs britanniques et grecs a transporté un appareil de radiographie de huit tonnes (fabriqué par X-Tek Systems) dans les sous-sols du Musée national d’archéologie d’Athènes et a utilisé l’imagerie par tomographie par rayons X à microfoyer ainsi que la cartographie de texture polynomiale pour obtenir des images des 82 fragments.
13. Des chercheurs découvrent un mécanisme caché permettant de prédire les éclipses tous les 223 mois
Ce cycle de 223 mois a été remarqué pour la première fois par le philologue Albert Rehm il y a un siècle. De nouvelles radiographies par tomodensitométrie de l’artefact ont révélé la présence, à l’arrière-bas de la machine, d’un cadran qui utilisait ce cycle pour prédire les éclipses. Le système d’engrenages relié à ce cadran comprenait un grand pignon de 223 dents que les reconstructions antérieures de l’appareil avaient ignoré. Et pourtant, ce pignon apparemment oublié jouait en réalité un rôle prépondérant dans le fonctionnement de la machine.
14. Il s'avère que ce même engrenage permet également de suivre les oscillations de la Lune
Bien que la Lune tourne autour de la Terre sur une orbite elliptique, ce qui fait varier sa vitesse, le chercheur Tony Freeth s’est rendu compte que l’engrenage à 223 dents devait intervenir dans le calcul de ce mouvement, s’appuyant sur les travaux antérieurs de Wright concernant les engrenages à goupilles et fentes.
15. Des inscriptions enfouies révèlent l'existence d'un anneau planétaire que personne n'avait prévu
En 2005, des scans de l’intérieur de l’artefact ont révélé des textes cachés sur des fragments qui n’avaient pas été lus depuis plus de 2 000 ans. Ces textes ont permis de comprendre la nature de la face avant, qui représentait le Soleil sur un pointeur, mais les planètes sur des anneaux, avec des perles en guise de repères, disposées dans le bon ordre cosmologique, à partir de la Terre vers l’extérieur, contredisant ainsi les reconstitutions qui les plaçaient toutes sur des pointeurs.
16. Alexander Jones découvre deux nombres qui redéfinissent l'astronomie antique
En 2016, l’historien Alexander Jones a remarqué deux chiffres dans l’inscription figurant sur la couverture. Ceux-ci correspondaient à des cycles de 462 et 442 ans pour Vénus et Saturne, dont aucun n’était mentionné ni dans l’astronomie babylonienne antérieure, ni dans l’astronomie grecque connue jusqu’alors.
17. L'équipe de l'UCL procède à une ingénierie inverse des engrenages planétaires manquants
Le problème suivant était que les données relatives aux cycles de Mercure, Mars et Jupiter manquaient dans les inscriptions ; l’équipe de l’University College London (UCL) a donc trouvé une solution ingénieuse : elle a identifié les facteurs premiers communs à plusieurs cycles planétaires et s’en est servie pour déduire quels engrenages étaient partagés par quelles planètes. Cela était également nécessaire pour que le mécanisme d’engrenage puisse tenir dans le boîtier relativement petit (honnêtement, ça dépasse mon entendement) !
18. Un bloc percé un peu bizarre résout pourtant un problème qui avait laissé tout le monde perplexe
L’une des énigmes les plus anciennes concernait le mécanisme à l’origine de l’affichage des phases lunaires, qui nécessitait des données provenant du Soleil et de la Lune, mais se heurtait à la présence des structures tubulaires destinées à Mercure et Vénus. L’équipe de recherche de l’UCL a découvert un bloc ajouré situé sur un rayon de la roue motrice principale, qui fournissait une autre source indépendante de données sur la position moyenne du Soleil au mécanisme des phases lunaires, et a ainsi résolu cette énigme.
19. Des chercheurs ont ajouté une « main de dragon » hypothétique pour les alertes d’éclipse
Pour compléter cette reconstitution, les chercheurs ont émis l’hypothèse de l’existence d’un indicateur (dont le nom provient d’un terme utilisé en astronomie médiévale) appelé « main du dragon », qui suivait la course des nœuds lunaires et pouvait servir à signaler d’éventuelles éclipses. Bien qu’il n’en reste aucun vestige, un élément visible sur un rayon de la roue motrice principale vient étayer cette théorie.
20. La reconstruction intégrale est enfin publiée en 2021
En mars 2021, l’équipe de recherche de l’UCL sur le mécanisme d’Anticythère a publié sa reconstitution complète de ce mystérieux dispositif dans la revue Scientific Reports. Cette dernière version, dont la réalisation a pris des décennies, est la première à faire correspondre l’ensemble des pièces et des inscriptions existantes. Et comme si cela ne suffisait pas, considérez ceci : cette découverte, qui nous fournit en substance un « mode d’emploi » fonctionnel du mécanisme qui a coulé avec un malheureux cargo il y a plus de 2 000 ans, a complètement bouleversé notre conception des avancées technologiques des Grecs de l’Antiquité. Oui, les Grecs de l’Antiquité étaient capables d’une ingénierie miniature bien plus sophistiquée que ce que les historiens ne leur avaient jamais attribué !
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