Le Premier ministre Mark Carney a dévoilé le 11 juin une nouvelle stratégie nationale de sécurité alimentaire qui prévoit d'investir 3,2 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie afin d'accroître la production alimentaire nationale, de renforcer les chaînes d'approvisionnement et de rendre les produits alimentaires plus abordables pour les Canadiens. Ce plan intervient alors que de nombreux ménages continuent de faire face à la flambée des prix des denrées alimentaires survenue pendant et après la pandémie de COVID-19. Si les récentes remises sur les produits alimentaires ont apporté un soulagement temporaire, le gouvernement fédéral affirme que cette nouvelle stratégie vise à s'attaquer aux problèmes structurels à l'origine de la hausse des coûts alimentaires.
Carney a annoncé cette initiative à l'Ontario Food Terminal, l'un des plus grands centres de distribution alimentaire du Canada, situé à Toronto.
La pièce maîtresse de cette stratégie est un « Fonds Food Link » d'un milliard de dollars, destiné à renforcer la concurrence dans le secteur alimentaire canadien. Ces fonds soutiendront les terminaux alimentaires de gros et les petits centres de distribution qui permettent aux épiciers indépendants de s'approvisionner sans dépendre des chaînes d'approvisionnement contrôlées par les grands distributeurs. Ces structures fournissent également des fruits et légumes directement aux restaurants, aux hôpitaux et aux consommateurs. Selon le gouvernement fédéral, de nombreux petits épiciers s'approvisionnent actuellement auprès des mêmes grandes chaînes avec lesquelles ils sont en concurrence, payant souvent des prix similaires à ceux pratiqués auprès des consommateurs. Les responsables estiment qu'une concurrence accrue sur le marché de gros pourrait contribuer à faire baisser les coûts dans l'ensemble du système alimentaire.
Ce financement améliorera l'accès aux fruits et légumes tout au long de l'année… et réduira les fluctuations de prix causées par les perturbations mondiales,
– Responsable fédéral canadien
M. Carney a déclaré que la dépendance du Canada vis-à-vis des approvisionnements alimentaires étrangers rendait les consommateurs vulnérables à des événements échappant au contrôle du pays. Le Canada importe actuellement 88 % de ses fruits frais et de ses fruits à coque, ainsi que 72 % de ses légumes. La moitié de toutes les importations alimentaires provient des États-Unis. Le gouvernement fait valoir que l'augmentation de la production nationale réduira l'exposition du Canada aux perturbations internationales tout en créant un système d'approvisionnement alimentaire plus résilient.
Cette dépendance vis-à-vis des marchés étrangers signifie que chaque choc mondial — conflit à l'étranger, sécheresse ou droits de douane — se répercute directement dans les supermarchés de tout le pays,
-Mark Carney
La stratégie fixe plusieurs objectifs concrets pour les trois prochaines années. Ottawa prévoit d'agrandir le terminal alimentaire de l'Ontario d'ici la fin de cette année et d'ouvrir deux terminaux alimentaires supplémentaires d'ici fin 2028. Le gouvernement a également l'intention de créer ou d'agrandir dix pôles alimentaires de plus petite taille au cours de la même période. Selon les responsables, ces installations aideront les détaillants indépendants à bénéficier de prix plus compétitifs tout en améliorant les réseaux de distribution alimentaire à travers le pays. Toutefois, la stratégie ne fixe pas d'objectif de prix pour les produits alimentaires ni ne définit ce qui constitue une alimentation abordable, selon un haut responsable gouvernemental qui s'est entretenu avec les journalistes.
Maîtriser la concurrence entre les magasins d'alimentation
La concurrence au sein du secteur de l'alimentation constitue un autre pilier majeur du plan. Cinq entreprises (Loblaw, Metro, Empire, Walmart et Costco) contrôlent actuellement environ 75 % du marché alimentaire canadien. Les épiciers indépendants, les supérettes et les chaînes régionales se partagent le reste du marché. Les précédentes initiatives fédérales visant à favoriser la concurrence n'ont globalement pas réussi à ébranler la position dominante des grands distributeurs. Dans le cadre de cette nouvelle stratégie, Ottawa augmentera de 12,9 millions de dollars le financement annuel alloué au Bureau de la concurrence et au Tribunal de la concurrence. Le gouvernement espère qu'un renforcement de la surveillance et de l'application de la réglementation améliorera la concurrence tout au long des chaînes d'approvisionnement alimentaires et dans le commerce de détail alimentaire.
Accroître la production alimentaire nationale

La stratégie comprend également des mesures visant à accroître la production alimentaire canadienne. Les petites et moyennes entreprises de transformation alimentaire auront accès à des programmes de soutien destinés à moderniser leurs installations et à améliorer leur productivité, grâce à des initiatives gérées par Crédit agricole du Canada. Ottawa investira également 700 millions de dollars sur sept ans pour aider les producteurs sous serre et les producteurs alimentaires en intérieur à adopter de nouvelles technologies tout en réduisant leurs coûts énergétiques et d'exploitation. Sur ce montant, 100 millions de dollars serviront spécifiquement à soutenir des projets dans les communautés rurales et du Nord. Selon les responsables, ces investissements renforceront la production alimentaire tout au long de l'année tout en réduisant la dépendance vis-à-vis des produits importés.
Ce plan a déjà suscité des critiques de la part des partis d'opposition. Les néo-démocrates ont fait valoir qu'Ottawa devrait aller plus loin en intervenant directement sur les marchés alimentaires par le biais de mesures telles que la création de magasins d'alimentation publics et un contrôle plus strict des prix. Les conservateurs, quant à eux, soutiennent que ce sont les politiques gouvernementales elles-mêmes qui contribuent à la hausse des prix des denrées alimentaires. La vice-présidente du Parti conservateur, Melissa Lantsman, a fait valoir que les impôts et les dépenses fédérales augmentaient les coûts tout au long de la chaîne d'approvisionnement alimentaire. Malgré ces désaccords, le gouvernement espère que cette stratégie permettra de répondre à la fois aux enjeux de l'accessibilité financière et de la souveraineté alimentaire. Reste à voir si ces investissements permettront, à terme, de réduire la facture d'épicerie des familles canadiennes.