Le Canada teste l’utilisation de l’IA dans les prisons

Le Canada teste l’utilisation de l’IA dans les prisons
Crédit: Getty Images

Le gouvernement fédéral a annoncé qu'il allait tester la possibilité de mettre en œuvre l'intelligence artificielle au sein du système pénitentiaire canadien. Selon des documents communiqués au Parlement, puis confirmés par le Service correctionnel du Canada (SCC), le système d'IA sera déployé pour contribuer à l'élaboration de certains des rapports les plus influents utilisés au sein du système pénitentiaire canadien. Cette initiative suscite déjà des inquiétudes parmi les experts juridiques, les défenseurs des libertés civiles et les responsables politiques de l'opposition, alors que le Canada continue d'intensifier son recours à cette technologie controversée qu'est l'IA.

Un projet pilote en cours d'expérimentation

Le Service correctionnel du Canada a confirmé qu'il menait un projet pilote visant à examiner si l'IA pouvait aider le personnel à établir des rapports de profil criminel pour les délinquants placés sous la garde des autorités fédérales. Ces rapports sont considérés comme des documents fondamentaux au sein du système pénitentiaire et peuvent influencer les décisions relatives au classement de sécurité, aux programmes de réinsertion et à l'admissibilité à la libération conditionnelle. Alors que les responsables soulignent que cette technologie n'a pas encore été utilisée sur de véritables délinquants et qu'elle en est encore à la phase de test, les détracteurs font valoir que les enjeux sont trop importants pour prendre le risque d'introduire des erreurs dans un processus susceptible d'affecter l'avenir d'un détenu pendant des années.

L'objectif est d'aider le personnel dans les tâches chronophages que sont l'examen des documents, l'analyse et l'extraction d'informations à partir des sources utilisées pour établir le profil criminel,

– Esther Mailhot, conseillère principale en relations avec les médias, gouvernement du Canada

Les rapports de profil criminel sont établis lors de l'admission initiale des délinquants dans les établissements fédéraux. Le personnel examine des dossiers exhaustifs et compile des informations sur les antécédents criminels du délinquant, son parcours personnel, sa santé mentale, ses dépendances, sa situation familiale et ses schémas comportementaux. Ces documents sont ensuite utilisés tout au long de la peine du détenu et peuvent influencer la manière dont les autorités pénitentiaires gèrent son incarcération. Comme ces rapports accompagnent souvent les délinquants tout au long de leur détention, toute inexactitude peut avoir des conséquences durables. Le Service correctionnel du Canada indique que ce projet pilote vise à déterminer si l'IA peut aider le personnel à examiner et à organiser plus efficacement de grandes quantités d'informations, tout en maintenant un contrôle humain tout au long du processus.

Le gouvernement mise sur les technologies d'IA

Ce projet a été révélé par des documents déposés au Parlement, qui ont montré que le gouvernement avait attribué à la société de conseil Accenture un contrat d'une valeur d'environ 123 000 dollars pour mener cet essai entre février et mai 2026. Selon le Service correctionnel du Canada, les tests se sont appuyés sur des échantillons de dossiers anonymisés et des données générées artificiellement, plutôt que sur des informations provenant de détenus réels. Les responsables affirment que le système n'a pas été utilisé en conditions réelles et qu'aucune décision n'a été prise quant à son intégration future au sein du système pénitentiaire. Une évaluation du projet est attendue dans le courant de l'année.

Malgré les assurances d'Accenture, les spécialistes de l'intelligence artificielle avertissent que cette technologie n'est pas à l'abri d'erreurs. Les systèmes d'IA sont capables de générer des informations inexactes, un phénomène souvent qualifié d'« hallucination de l'IA ». Si ces erreurs peuvent être gênantes dans le cadre d'une utilisation quotidienne, elles deviennent bien plus graves lorsqu'elles sont intégrées à des décisions concernant l'incarcération, la réinsertion et la sécurité publique. Les rapports de profil criminel s'appuyant sur des dossiers complexes contenant des noms, des dates, des documents juridiques et des évaluations comportementales, certains experts craignent que les erreurs soient difficiles à détecter avant leur intégration dans le dossier d'un délinquant. Jennifer Evans, directrice du cabinet de conseil et de recherche PatternPulse AI, a averti que les limites de cette technologie ne pouvaient être entièrement éliminées.

On ne peut pas y échapper. Aucune formation, aucune quantité de ce que les gens appellent de « meilleures données » ne pourra jamais effacer les problèmes liés aux « hallucinations »

– Jennifer Evans

Des inquiétudes ont également été exprimées quant à l'impact potentiel sur les délinquants autochtones, noirs et autres groupes marginalisés, qui sont déjà surreprésentés dans les prisons canadiennes. Depuis des années, les organismes de surveillance et de contrôle avertissent que des obstacles systémiques continuent d'influencer les résultats au sein du système pénitentiaire. Des enquêtes antérieures ont révélé que les délinquants autochtones obtiennent souvent de moins bons résultats selon divers indicateurs, ce qui a conduit les critiques à se demander si les outils algorithmiques pourraient involontairement renforcer les disparités existantes si des biais étaient intégrés dans les données utilisées pour les entraîner.

Les gouvernements du monde entier misent sur l'IA

(Photo de Cheng Chia Huang/Getty Images)

Cette décision intervient alors que les gouvernements du monde entier explorent de plus en plus l'intelligence artificielle pour des tâches administratives et décisionnelles. Au Canada, les ministères fédéraux expérimentent des outils d'IA dans des domaines aussi variés que la gestion de documents ou le traitement de l'information. Si cette technologie peut alléger la charge de travail, accélérer les fonctions administratives et permettre aux fonctionnaires de se concentrer sur des tâches plus complexes, de plus en plus d'éléments indiquent que les technologies d'IA créent plus de problèmes qu'elles n'en résolvent.

Pour l'instant, le Service correctionnel du Canada affirme que les employés humains resteront chargés de vérifier toute information générée par l'intelligence artificielle. Cependant, ce projet pilote a mis en lumière des questions plus larges concernant l'influence que l'IA devrait avoir au sein de systèmes qui touchent directement les droits et libertés des personnes. Il n'est pas encore certain que cette technologie finisse par être intégrée au système pénitentiaire fédéral canadien. Ce qui est clair, c'est que le débat autour de son utilisation a déjà commencé, et que son issue pourrait déterminer la manière dont l'intelligence artificielle sera déployée au sein du gouvernement fédéral pour les années à venir.