S’il y a bien une chose que je sais sur les écrivains, c’est qu’ils peuvent être redoutables avec la plume, et qu’il faudrait être bien bête pour s’attirer leur inimitié. Prenez Alexander Hamilton, par exemple : il écrivait comme s’il était physiquement incapable de laisser passer quoi que ce soit, et plus de deux siècles plus tard, on reprend encore en chœur ses arguments. Personnellement, je ne voudrais pas d’un ennemi de ce genre ! Dites une seule chose de travers sur un écrivain, et vous risquez non seulement de recevoir une réponse furieuse, mais aussi de devenir un personnage, un poème, un pamphlet ou la chute d’une blague dont les gens se souviendront longtemps après avoir oublié de quoi portait même la dispute. Et l’histoire regorge d’écrivains qui savaient exactement comment y parvenir. Voici 20 écrivains qui ont prouvé que parfois, la vengeance la plus cinglante consiste bel et bien à mettre les choses par écrit.
1. Pope n'a pas empoisonné Curll, il l'a simplement fait vomir par écrit
L’éditeur Edmund Curll avait publié sans autorisation des poèmes sous le nom d’Alexander Pope, et ce dernier voulait se venger. En mars 1716, il invita Curll dans une taverne et glissa dans son vin du tartar émétique, une substance qui provoque des vomissements. Pope rédigea par la suite une brochure dans laquelle il décrivait avec ironie cet incident comme un horrible empoisonnement ; pourtant, Curll vécut encore 31 ans.
2. Swift a tué un homme dans ses écrits, puis lui a fait prouver qu'il n'était pas mort
Jonathan Swift, écrivant sous le pseudonyme d’Isaac Bickerstaff, publia en 1708 une brochure prédisant que l’astrologue John Partridge mourrait le 29 mars. Le lendemain, une autre brochure confirmait son décès. En conséquence, l’activité d’almanach de Partridge fut plongée dans la confusion publique pendant des années, malgré ses déclarations insistantes selon lesquelles il était toujours en vie. La suspension ultérieure de la publication de l’almanach était en réalité liée à des litiges fiscaux distincts, et non à ce canular.
3. Dorothy Parker a fait sombrer Winnie l'ourson en quatre mots
Le livre La Maison au coin de Pooh, d’A.A. Milne, s’est vendu à des millions d’exemplaires. Mais dans sa critique publiée en 1928 dans The New Yorker, sous le pseudonyme de « Constant Reader », Dorothy Parker se moquait de l’orthographe mignonne de Milne, notamment du mot « hummy », et concluait : « Tonstant Weader fwowed up. » En d’autres termes, Parker a imité le langage enfantin pour dire que « Constant Reader a vomi ».
4. Frédéric le Grand fit brûler le pamphlet de Voltaire par le bourreau
En 1752, Voltaire écrivit L’Histoire du docteur Akakia, une satire cinglante visant Pierre-Louis Maupertuis, président de l’Académie des sciences de Prusse et favori du roi Frédéric le Grand. Le problème, c’est que Frédéric était également le mécène royal de Voltaire. La légende a gonflé le tirage à 30 000 exemplaires à Paris, mais les historiens estiment que le nombre réel d’exemplaires clandestins ne s’élevait qu’à 1 000 ou 3 000. Frédéric fut tellement furieux contre cet ouvrage qu’il ordonna son autodafé, et Voltaire quitta rapidement la Prusse.
5. Le premier critique de Shakespeare l'a qualifié de « corbeau arriviste »
Le premier ennemi de Shakespeare, ou du moins le premier dont on ait trace, fut sans doute son collègue dramaturge Robert Greene, qui mit en garde ses confrères diplômés de l’université contre « un corbeau parvenu, paré de nos plumes ». Cette insulte est généralement interprétée comme une attaque contre Shakespeare, un dramaturge au succès grandissant qui, contrairement à Greene et à son cercle, n’avait pas fait d’études universitaires. Greene mourut en 1592, mais le manuscrit fut ensuite préparé pour publication par Henry Chettle, qui publia plus tard, dans une autre brochure, ce qui a été interprété comme des excuses adressées à Shakespeare. Personne ne s’en souvient aussi bien que de cette « corneille arriviste ».
6. Dante a envoyé son ennemi en enfer avant même que celui-ci ne meure
Après son exil de Florence en 1302, Dante a peuplé sa « Divine Comédie » de châtiments infligés à des personnes qu’il n’appréciait pas ou qu’il tenait pour responsables des troubles politiques de Florence. Il a situé l’histoire en l’an 1300, une astuce habile qui lui a permis de placer parmi les damnés des ennemis encore en vie à cette époque, comme s’il avait prédit leur sort des années avant d’avoir effectivement achevé son œuvre. Le pape Boniface VIII, que Dante tenait en partie pour responsable des événements politiques ayant conduit à son exil, se voit prédire une place dans le huitième cercle. Il a même relégué son rival Filippo Argenti en enfer, où celui-ci se débat dans la boue tandis que d’autres âmes damnées l’attaquent.
7. Byron a utilisé le propre poème du poète lauréat contre lui
En 1821, le poète lauréat britannique Robert Southey publia A Vision of Judgement, dans lequel il qualifiait Byron de chef de file d’une « école satanique » de poètes. Byron riposta en 1822 en publiant The Vision of Judgment, où Southey ennuie un groupe d’anges et de démons aux portes du Paradis jusqu’à ce qu’ils s’enfuient. Southey resta poète lauréat jusqu’à sa mort en 1843 ; ces railleries n’eurent aucune incidence sur son mandat.
8. La phrase la plus polie de Samuel Johnson était aussi la plus cruelle
Alors que Samuel Johnson travaillait à son monumental Dictionnaire de la langue anglaise, il sollicita dans un premier temps le soutien financier du riche lord Chesterfield et reçut 10 livres sterling. Par la suite, Chesterfield le laissa largement se débrouiller seul. Sept ans plus tard, alors que l’ouvrage était presque achevé, Chesterfield fit l’éloge public du Dictionnaire et sembla désireux de s’associer au projet. Johnson n’en voulut pas. Sa célèbre réponse de 1755 décrivait un mécène comme quelqu’un qui regarde un homme se débattre dans l’eau, puis, une fois celui-ci en sécurité sur la rive, « l’accable de son aide ». Chesterfield aurait conservé cette lettre et l’aurait montrée à ses visiteurs.
9. Zola a risqué la prison pour prononcer deux mots : « J'accuse »
Le 13 janvier 1898, Émile Zola publia « J’Accuse » dans le journal L’Aurore, sous le célèbre titre proposé par le rédacteur en chef Ernest Vaughan. Environ 300 000 exemplaires furent imprimés ; cette lettre ouverte accusait le commandement militaire français d’avoir contribué à dissimuler la condamnation injustifiée de l’officier juif Alfred Dreyfus pour trahison. Zola fut condamné pour diffamation et s’exila en Angleterre. Il fallut attendre encore huit ans avant que Dreyfus ne soit entièrement innocenté.
10. Mark Twain a attendu 44 ans pour démolir le texte d'un homme décédé
Dans son essai de 1895 intitulé « Les infractions littéraires de Fenimore Cooper », Mark Twain énonçait dix-neuf règles de bonne écriture romanesque, avant d’affirmer avec malice que James Fenimore Cooper les avait presque toutes enfreintes dans Le Chasseur de cerfs. Sur une seule page, affirmait Twain, Cooper avait commis « 114 infractions à l’art littéraire sur un total possible de 115 ». Il n’y avait même pas de querelle en cours à régler : Cooper était mort depuis des décennies à cette époque, et les deux auteurs ne s’étaient jamais rencontrés.
11. Hemingway a parodié le mentor qui l'a rendu célèbre
Sherwood Anderson avait été l’un des premiers à soutenir la carrière d’Ernest Hemingway, allant même jusqu’à l’aider à nouer des relations dans le milieu littéraire. Cela ne l’a toutefois pas empêché de devenir l’une des cibles d’Hemingway. Dans son ouvrage The Torrents of Spring (1926), Hemingway parodie le roman d’Anderson, Dark Laughter, ainsi que son style d’écriture. Selon certains biographes, Hemingway aurait écrit ce livre à la fois pour se distancier de l’influence d’Anderson et pour se libérer de son contrat d’édition en cours. La manœuvre fonctionna assez bien, et Hemingway continua à publier chez Charles Scribner’s Sons.
12. Ben Jonson a poussé son rival à vomir des propos grossiers sur scène
Au cours d’une guerre littéraire opposant Ben Jonson à John Marston, connue sous le nom de « guerre des théâtres » et qui s’est déroulée de 1599 à 1602 environ, les deux hommes se sont lancés des insultes à travers leurs pièces. Dans l’une des pièces de Jonson, Poetaster, un personnage inspiré de Marston se voit administrer une potion émétique et vomit ensuite une bassine remplie de mots ampoulés tirés des pièces de Marston, notamment « rétrograde » et « réciproque ».
13. Un poète romain a inventé le mot désignant le fait de voler les paroles de quelqu'un
Le mot « plagiaire » vient du latin plagiarius, qui signifie « ravisseur » ou « voleur d’esclaves ». C’est au poète romain Martial que l’on doit son utilisation littéraire. Vers 86 après J.-C., il découvrit qu’un homme du nom de Fidentinus récitait ses poèmes en les faisant passer pour les siens. Martial réagit en comparant ses poèmes volés à des esclaves et en traitant Fidentinus de « plagiarius ». C’est ainsi qu’un mot désignant l’enlèvement est finalement devenu un mot que tous les élèves apprennent à redouter.
14. Catulle a répondu à ses détracteurs avec le poème le plus obscène de Rome
Le poète romain Catulle avait écrit des poèmes d’amour tendres, ce qui lui valut les railleries de deux hommes, Aurélius et Furius, qui s’en prirent à sa virilité. Sa réponse, rédigée vers 54 av. J.-C., est le poème Catulle 16. Dans ce poème, Catulle fait valoir que les écrits d’un poète ne reflètent pas nécessairement son caractère ou sa moralité ; ainsi, le fait d’écrire des vers tendres ne rendait pas Catulle lui-même tendre. Sa première réplique à l’adresse de ses deux détracteurs est célèbre et extrêmement obscène. Loin d’être interprétée comme une menace au sens littéral, cette formulation s’inscrit toutefois dans la tradition romaine de l’invective, où des insultes personnelles virulentes pouvaient être utilisées pour défendre sa réputation et son statut.
15. Lady Mary Wortley Montagu a utilisé contre le pape la même ruse que celui-ci avait lui-même employée
Alexander Pope et Lady Mary Wortley Montagu étaient autrefois des amis proches, mais Pope aurait apparemment lancé quelques piques bien senties à l’égard de cette femme dans ses Imitations d’Horace, où elle apparaît sous le nom de « Sappho ». Lady Mary et son ami Lord Hervey, courtisan et autre cible de la satire de Pope, ont écrit ensemble en 1733 Verses Address’d to the Imitator of Horace. Ce poème fait allusion aux origines modestes et à la difformité physique de Pope. Il décrit sa satire cinglante comme « aussi inoffensive qu’une guêpe sans dard ».
16. Dans une lettre ouverte, William Hazlitt a qualifié un critique de « véritable fléau »
William Gifford était le rédacteur en chef de The Quarterly Review, une revue littéraire conservatrice qui, pendant des années, s’en est prise aux écrivains libéraux, notamment John Keats et William Hazlitt. Finalement, Hazlitt décida de répondre directement à ce critique. Dans une lettre ouverte adressée à Gifford en 1819, il écrivait : « Vous éprouvez un plaisir malsain à répandre le poison de la calomnie. Vous êtes un petit personnage, mais vous constituez une nuisance considérable. »
17. Dryden a couronné son rival « roi de l'ennui » et a perdu son poste au profit de celui-ci
Les poètes John Dryden et Thomas Shadwell étaient de farouches rivaux, tant sur le plan littéraire que politique. Dans sa satire Mac Flecknoe, publiée en 1682, Dryden désigna Shadwell comme l’héritier fictif d’un royaume peuplé d’écrivains épouvantables : « Shadwell seul, parmi tous mes fils, est celui / Qui se distingue par sa stupidité absolue. » C’est alors que l’histoire donna à cette querelle une tournure plutôt satisfaisante. Après que la Glorieuse Révolution de 1688 eut coûté à Dryden son poste de poète lauréat, Shadwell fut nommé pour le remplacer en 1689.
18. Un pape sacré « roi des imbéciles » de son vivant, mais qui a tout de même conservé sa couronne
Alexander Pope et l’acteur-dramaturge Colley Cibber s’échangeaient des insultes en public depuis des années lorsque Pope décida de confier à son rival un rôle principal dans l’une de ses satires les plus célèbres. Dans la révision de The Dunciad datant de 1743, Pope remplaça le personnage central de l’imbécile qui figurait auparavant dans le poème par Cibber, en faisant de lui le nouveau héros de la déesse Dulness et en le couronnant de fait roi des imbéciles. C’était brutal, mais cela ne coûta pas à Cibber sa couronne réelle : il resta poète lauréat jusqu’à sa mort en 1757.
19. Mencken a rédigé la nécrologie de Bryan sans faire preuve de la moindre pitié
L’ancien candidat à la présidence William Jennings Bryan est décédé le 26 juillet 1925, quelques jours seulement après avoir pris part au célèbre procès Scopes, dit « procès du singe », portant sur l’enseignement de l’évolution. Sa mort n’avait rien à voir avec la plume du journaliste H. L. Mencken. Mais l’article cinglant que Mencken consacra à Bryan après sa mort, le décrivant comme « un charlatan, un bonimenteur, un bouffon dépourvu de toute honte et de toute dignité », contribua à forger l’image sévère de Bryan qui lui survécut.
20. Ce sont les discours les plus cinglants de Cicéron qui lui ont coûté la vie
Après l’assassinat de Jules César en 44 av. J.-C., l’homme d’État romain Cicéron a tourné ses discours contre Marc Antoine, qu’il considérait comme une menace pour la République romaine. Les Philippiques étaient une série de quatorze discours attaquant Antoine, dans lesquels Cicéron le dépeignait, entre autres, comme un tyran ivrogne. Si certains furent prononcés au Sénat, d’autres circulèrent sous forme écrite. Ces discours entachèrent la réputation d’Antoine, mais ils ne lui firent certainement pas perdre son pouvoir. Lorsque Antoine forma le deuxième triumvirat en 43 av. J.-C., le nom de Cicéron fut inscrit sur la liste des ennemis à éliminer, et il fut assassiné.
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