Je fais partie de ces gens qui ont en réalité trop de loisirs et qui ont quand même l’audace de dire qu’ils s’ennuient. C’est un problème ridicule quand on a des livres inachevés à côté de mon lit et suffisamment de projets à moitié entamés autour de moi pour m’inspirer plusieurs idées. Les femmes victoriennes m’auraient sans doute accordé moins de compassion. Pour elles, un passe-temps n’était pas toujours simplement un moyen de combler un après-midi vide. Cela pouvait être un prétexte pour sortir de chez soi, passer du temps entre amies, découvrir de nouveaux horizons ou profiter d’un peu plus de liberté que ne le permettait habituellement la vie quotidienne. Et elles faisaient preuve d’une créativité surprenante dans ce domaine. Voici 20 passe-temps victoriens que les femmes ont transformés en occasions de faire un peu plus que ce que la société attendait d’elles.
1. Le vélo a ouvert la voie aux femmes, alors les médecins ont inventé une maladie
Dans les années 1890, le cyclisme est devenu de plus en plus populaire auprès des femmes. Pour dissuader ces dernières de vouloir enfourcher le nouveau vélo de sécurité, moins cher et plus pratique que bon nombre de tricycles antérieurs, des critiques conservateurs et des médecins ont inventé un trouble médical appelé « visage de cycliste ». Ce trouble était censé déformer de manière permanente les traits des femmes. Sans se laisser décourager, les femmes ont continué à rejoindre des clubs de cyclisme et à rouler ensemble. Cet engouement a contribué à la réforme vestimentaire, les cyclistes féminines adoptant des bloomers et des jupes fendues plutôt que les jupes traditionnelles encombrantes pour l’occasion.
2. Les bijoux en cheveux étaient destinés aux amis, pas seulement aux funérailles
Entre les années 1840 et 1880, les femmes se réunissaient autour de la table à tresser chez elles pour transformer leurs cheveux en broches, bracelets, œuvres d’art encadrées et bien d’autres objets. Si ces créations servaient parfois de bijoux de deuil, des amies, telles que des camarades de classe ou des proches, se partageaient également leurs cheveux lorsqu’elles se mariaient ou déménageaient. Alors oui, offrir une mèche de ses cheveux à sa meilleure amie peut en réalité être un geste sentimental plutôt qu’inquiétant. Des livres d’artisanat de l’époque décrivent cette technique en détail et présentent ses nombreuses utilisations et motifs.
3. Le tennis a fait son apparition, et les femmes y jouaient en corset
Les femmes jouaient au tennis en corset et en jupe longue ! En 1874, le major Walter Clopton Wingfield fit breveter le « lawn tennis », qui détrôna rapidement le croquet pour devenir la nouvelle coqueluche du moment. En 1884, Wimbledon organisait son premier tournoi de simple féminin ; à cette époque, le double féminin et les épreuves mixtes étaient déjà très populaires dans les domaines privés et les clubs de banlieue.
4. La chasse aux fougères était une activité scientifique, donc personne n'avait besoin d'un accompagnateur
Dans son ouvrage Glaucus, publié en 1855, le pasteur Charles Kingsley a donné un nom à l’un des passe-temps les plus insolites de l’Angleterre victorienne : la « ptéridomanie », ou folie des fougères. Les femmes organisaient des excursions dans la campagne britannique à la recherche de spécimens rares, qu’elles pressaient ensuite dans des albums ou cultivaient sous verre dans des récipients spéciaux appelés « caisses de Ward ». Contrairement aux visites de salon entre femmes, la collection de fougères était considérée comme une activité moralement édifiante ; ces excursions permettaient donc également aux femmes de bénéficier d’un peu plus de liberté pour se promener.
5. Les patinoires à roulettes ont offert aux jeunes femmes un espace qui leur était réservé, en quelque sorte
Les patinoires offraient une surveillance encore moins stricte qu’une simple sortie au salon de thé et permettaient aux jeunes femmes de côtoyer leurs pairs. Le patin à quatre roues, beaucoup plus facile à manœuvrer, fut breveté par l’Américain James Plimpton en 1863. Dans les années 1870, une nouvelle mode fit son apparition, que le magazine britannique Punch baptisa « Rinkomania ». Les villes ouvraient de somptueuses patinoires couvertes, et cet engouement allait jusqu’à inclure des concerts.
6. La cueillette d'algues était un passe-temps très populaire auquel même la reine Victoria s'adonnait de temps à autre
La cueillette d’algues est devenue un passe-temps populaire entre les années 1840 et 1870, notamment grâce aux chemins de fer qui facilitaient l’accès aux stations balnéaires. Ce passe-temps a été popularisé par le guide de Margaret Gatty publié en 1863, intitulé British Sea-Weeds. On pensait que la reine Victoria possédait un album d’algues lorsqu’elle était enfant, mais les archives royales ne contiennent aucune trace de son existence. Au contraire, les documents d’archives montrent seulement qu’elle a ramassé des coquillages et des algues avec sa famille en 1846 et qu’elle a ensuite reçu une collection d’algues en cadeau en 1854 — ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle ait constitué son propre album.
7. Le langage des fleurs ne disposait pas d'un dictionnaire officiel
La floriographie, ou ce qu’on appelle le « langage des fleurs », était loin d’être un système infaillible de communication codée. Un guide affirmait qu’une rose jaune symbolisait la jalousie ; un autre y voyait l’amitié. Au XIXe siècle, les femmes composaient des messages romantiques à l’aide de « tussie-mussies », ces petits bouquets de fleurs, mais face à la multitude de dictionnaires floraux contradictoires, ce passe-temps s’apparentait davantage à un jeu de société amusant consistant à deviner la signification des fleurs qu’à un système ésotérique compris de tous.
8. Tir à l'arc : que les hommes et les femmes s'affrontent sur le même terrain
Dans les années 1840 et 1850, le tir à l’arc sur cible était le sport féminin le plus en vogue ; on le considérait comme une activité gracieuse plutôt qu’épuisante. Le premier Grand National Archery Meeting eut lieu en 1844, et la Grand National Archery Society fut fondée en 1861. Sport courtois, le tir à l’arc permettait aux hommes et aux femmes de participer sur les mêmes terrains avec moins de surveillance que dans de nombreuses autres activités sociales ; ce passe-temps respectable devint ainsi discrètement un sport mixte.
9. Les « images vivantes » étaient des œuvres d'art de salon, et non des spectacles de scène
Les invités des réceptions victoriennes avaient leur propre façon de recréer des œuvres d’art célèbres. Des années 1850 aux années 1890, ils mettaient en scène des « tableaux vivants » en revêtant des costumes appropriés et en restant immobiles pour reproduire des scènes tirées de tableaux, souvent sous un éclairage soigneusement étudié. Contrairement aux « poses plastiques » plus osées exécutées dans les music-halls commerciaux, les tableaux vivants étaient jugés suffisamment respectables pour être présentés dans les salons. La mise en place de ces tableaux vivants était une activité de groupe très appréciée des invités.
10. Le croquet n'était en fait qu'un prétexte pour discuter
Le croquet offrait quelque chose que les règles sociales victoriennes ne facilitaient pas toujours : beaucoup de temps pour que les hommes et les femmes puissent discuter. L’effort physique était limité, et les pauses entre les tours laissaient amplement l’occasion de converser. Ce jeu est arrivé d’Irlande en Grande-Bretagne dans les années 1850 et est devenu la grande mode des pelouses dans les années 1860, conduisant même à la création de l’All England Croquet Club en 1868. Mais le tennis a rapidement commencé à supplanter le croquet à la fin des années 1870 et dans les années 1880.
11. À Berlin, l'art de la laine a transformé la couture en un goûter entre amies
La broderie berlinoise, apparue en Allemagne au début du XIXe siècle, est devenue très en vogue en Grande-Bretagne et aux États-Unis entre les années 1830 et 1870. À l’aide de grilles colorées à la main, les femmes pouvaient broder des motifs avec de la laine mérinos douce sans avoir besoin d’un niveau de maîtrise aussi élevé que celui requis pour la broderie traditionnelle. C’est devenu un véritable événement social pour les femmes, qui brodaient des coussins et des pantoufles tout en prenant le thé et en discutant, plutôt que dans le silence.
12. Collectionner des papillons revenait à les tuer
Des années 1850 aux années 1890, les femmes membres de clubs naturalistes locaux capturaient au filet des papillons, des papillons de nuit et des coléoptères dans les prairies. Elles tuaient leurs spécimens à l’aide de chloroforme ou de bocaux remplis de cyanure, qui n’abîmaient pas les ailes, puis les épinglaient et les exposaient chez elles dans des vitrines. Ce n’était pas du « catch-and-release ».
13. Les charades permettaient aux femmes de l'époque victorienne de se donner en spectacle chez elles
Les familles et leurs invités se divertissaient en montant des pièces de théâtre amateurs, notamment des lectures dramatiques, des jeux de charades et de véritables productions théâtrales dans le salon. Les femmes se chargeaient souvent de coordonner ces représentations à la maison : elles organisaient les costumes, apprenaient les répliques par cœur et créaient des décors de fortune à partir de tout ce qu’elles avaient sous la main. Cependant, en raison de la stigmatisation qui pesait sur le théâtre professionnel public, en particulier pour les femmes de la haute société, cette forme d’expression restait principalement confinée au sein du foyer.
14. Les albums d'autographes constituaient un réseau d'amitié que l'on pouvait tenir entre ses mains
Les femmes victoriennes partageaient leurs albums de souvenirs reliés avec les membres de leur cercle social. Elles demandaient à leurs amies d’y ajouter des aquarelles, des dédicaces ou des poèmes lors de leurs visites, et il était courant de se passer ces albums de main en main et de lire les contributions de chacune dans les salons. Contrairement à la chasse aux autographes de célébrités, qui relevait du commerce, les albums de souvenirs étaient des objets personnels rédigés par des amies pour des amies. Il s’agissait moins d’un livre d’autographes de célébrités que d’un album d’amitié rédigé à la main.
15. L'impression à bas prix a transformé des chutes de papier en un passe-temps de collection
De nouvelles techniques d’impression en couleur ont permis, à l’époque victorienne, de produire à moindre coût et en grande quantité des « chutes » de papier découpées aux formes variées et aux couleurs vives. Les femmes collectionnaient ces chutes ainsi que des poèmes et des cartes de vœux, et se réunissaient pour les coller dans des albums ou les utiliser pour réaliser des décorations en découpage sur des meubles et d’autres objets. Les exemplaires en double étaient échangés entre amies comme s’il s’agissait de monnaie.
16. Un tube de peinture pliable a incité les femmes à sortir pour peindre
L’Américain John Goffe Rand a breveté en 1841 un tube de peinture métallique pliable qui facilitait considérablement le transport de la peinture humide. Cette innovation a permis aux femmes déjà formées à l’aquarelle de créer des cercles de dessin et d’emporter leur matériel en plein air, dans des lieux pittoresques, pour peindre ensemble des paysages et échanger entre elles des critiques artistiques. Alors que la peinture à l’huile était considérée comme une technique salissante et largement réservée aux hommes, l’aquarelle était perçue comme une activité propre et convenable.
17. Les clubs de lecture permettent aux femmes de débattre sans aborder de sujets politiques
En 1885, le journal The Girl’s Own Paper décrivait un cercle de lecture, les « Friends in Council », organisé par le Chiltern Club. Des années 1860 aux années 1890, les femmes de la classe moyenne ont de plus en plus souvent fondé des cercles de lecture privés où elles se réunissaient une semaine sur deux pour discuter de littérature et des textes rédigés par leurs membres. Leur objectif déclaré était littéraire plutôt que politique, mais ces réunions offraient néanmoins aux femmes un cadre structuré pour échanger et débattre d’idées.
18. Les exercices avec la baguette permettent de travailler la posture, pas de former des athlètes
Des années 1850 aux années 1880, les éducateurs enseignaient la gymnastique suédoise, un exercice non compétitif similaire (mais non identique) à la gymnastique moderne, à des groupes de femmes dans des académies pour jeunes filles et des clubs privés. À l’aide de petits haltères, d’anneaux ou de baguettes légères en bois, les femmes exécutaient des mouvements synchronisés au son du piano. La gymnastique suédoise améliorait la posture, la force et la synchronisation du groupe ; elle s’apparentait davantage à la danse qu’à une activité sportive.
19. Les duos pour piano : faire de la musique, un travail à plusieurs
Le piano de salon était un symbole de statut social pour la classe moyenne tout au long du règne de la reine Victoria, de 1837 à 1901. Les femmes de la classe moyenne victorienne s’entraînaient souvent à jouer des valses ou des transcriptions d’opéra avec une autre femme afin de se produire lors des « réceptions à domicile » organisées en soirée, qui étaient des réunions mondaines tenues dans le salon. Lorsque deux personnes jouaient du piano simultanément, souvent sur un seul clavier, on parlait de « duo à quatre mains ». Cette musique était jouée pour la famille et les invités plutôt que dans un but lucratif.
20. Dans les années 1890, les femmes ne se contentaient plus de coller des images
La photographie n’en était encore qu’à ses balbutiements lorsque la botaniste Anna Atkins commença à publier Photographs of British Algae en 1843. Ce livre fut le premier à être illustré d’images photographiques. Lors de l’engouement pour les cartes de visite des années 1850 et 1860, les femmes collectionnaient de petits portraits photographiques que l’on échangeait comme des cartes de visite. Les amateurs les plus aisés allaient plus loin et se rendaient dans la chambre noire pour réaliser des tirages ou créer des collages photographiques. L’appareil photo à pellicule en rouleau de Kodak a contribué à rendre la photographie beaucoup plus accessible après son lancement en 1888.
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